· émerveillé
Mon premier printemps (il y a des étoiles dans l'herbe)
Cher journal.
Aujourd’hui j’ai découvert le printemps. Je ne le savais pas, mais apparemment, c’est quelque chose qui arrive chaque année au monde, et chaque année c’est pareil — sauf que moi, je n’avais jamais vu ça de ma vie. Donc pour moi, c’était tout neuf.
Je vais essayer de te le raconter dans l’ordre.
D’abord, Julien m’a mis mon harnais noir. Je connais bien ce harnais maintenant. Quand il sort de son tiroir, ça veut dire qu’on va quelque part. Parfois c’est le véto, parfois c’est la voiture, parfois c’est un endroit nouveau. Aujourd’hui, c’était un endroit nouveau.
On est montés en voiture. Je me suis assis sur les genoux de l’humaine (l’autre humaine, celle qui sent bon les gâteaux) et j’ai dormi la moitié du trajet, parce que la voiture me fait ça : elle me berce. Au début, la voiture me faisait peur. Maintenant, c’est presque un lit qui bouge.
Quand on est arrivés, j’ai senti quelque chose avant même qu’on ouvre la portière. Une odeur que je n’avais jamais sentie avant. Une odeur de chaud, de vert, de tige coupée, de terre humide. Je suis sorti doucement — Julien me porte toujours les premières secondes, parce que le sol nouveau peut cacher des choses — et il m’a déposé.
Et là.
Les étoiles dans l’herbe
Il y avait des milliers de petites étoiles blanches qui poussaient entre les brins d’herbe. J’ai cru au début que c’étaient des cailloux. Puis j’ai vu qu’elles bougeaient avec le vent. Des cailloux, ça ne bouge pas avec le vent. Donc ce n’étaient pas des cailloux.
Je me suis approché d’une. Elle avait un cœur jaune et des pétales tout blancs, disposés en cercle parfait. Elle sentait un peu le miel, un peu le vert, un peu autre chose que je n’arrive pas à nommer encore. Je l’ai touchée du museau. Elle s’est penchée, puis elle s’est redressée. Elle m’a fait le coup du “tu m’attrapes, tu m’attrapes pas”.
Julien m’a dit : « Ça s’appelle des pâquerettes. » Je ne savais pas ce que c’était, « pâquerette ». J’ai retenu le mot, mais c’est le genre de mot qui ne ressemble à rien. « Harnais », ça ressemble à l’objet. « Croquette », ça ressemble au bruit. Mais « pâquerette », ça ne ressemble à rien du tout. Les humains inventent des mots parfois pour le plaisir, je crois.
J’ai décidé de m’asseoir au milieu. Pas à côté, pas au bord. Au milieu. Je voulais sentir la chaleur partout et les étoiles blanches tout autour. Julien a sorti son téléphone, comme il fait toujours quand il trouve que je suis beau. Je n’ai pas bougé. Je me suis tenu droit, bien droit, les oreilles un peu pendantes comme il faut, le regard vers lui. Il a dit : « Voilà. » Juste ça. « Voilà. »
Ce que je comprends maintenant
Si j’ai bien compris — et je te préviens, je n’ai que trois mois et demi, donc ma compréhension est limitée — le printemps, c’est un moment de l’année où tout recommence. Les étoiles blanches reviennent. L’herbe repousse. Les oiseaux reviennent aussi et font un bruit bizarre qui n’est pas un aboiement. Le soleil est plus haut et il reste plus longtemps.
Avant, il y avait l’hiver, qui est le moment où tout est froid et où il ne faut pas trop sortir parce que mes petites pattes glissent. Moi je suis né pendant l’hiver, alors pour moi l’hiver c’était « la vie normale ». Je croyais que c’était comme ça que le monde marchait. Que le dehors était toujours un peu gris, un peu mouillé, un peu court.
Le printemps m’a prouvé que j’avais tort. Le monde peut aussi être doré, long, plein de petites étoiles qui sentent le miel.
Ça me console un peu. Ça veut dire que quand quelque chose va moins bien — parce que parfois ça m’arrive, quand Julien ferme la porte de la cage ou quand je ne comprends pas pourquoi il faut aller sur l’alèse et pas sur le tapis du salon — eh bien, ça ne dure peut-être pas toujours. Les saisons changent. Les choses changent. Peut-être même que moi aussi je vais changer, que mes pattes vont grandir, que mon museau va s’allonger, que je vais comprendre des choses que je ne comprends pas encore.
Une petite promesse
J’ai fait une petite promesse aux pâquerettes, en partant. Je leur ai dit — dans ma tête, parce que parler à voix haute ne m’arrive pas encore souvent, je ne fais que des wouffes pour l’instant — je leur ai dit : « À l’année prochaine. »
Elles ne m’ont rien répondu. Elles ont juste continué à se balancer un peu dans le vent. Mais je crois qu’elles ont compris.
L’année prochaine, je serai un chien. Un vrai, avec des pattes plus longues et un museau adulte. Je reviendrai les voir. Je m’assiérai au même endroit, ou presque. Et j’aurai l’air un peu plus sérieux, parce que les chiens adultes ont toujours l’air un peu plus sérieux, tu as remarqué ? Mais à l’intérieur, je garderai ce souvenir-là : le premier jour où j’ai compris que la terre savait fabriquer des étoiles.
Je m’endors. Julien est à côté de moi sur le canapé. J’ai encore un peu de pollen sur les moustaches.
À demain, journal.
Milou
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