· stupéfait
La première fois que j'ai vu la mer
Cher journal.
Aujourd’hui on m’a emmené au bout du monde. Enfin, c’est ce que j’ai cru au début. Maintenant que je suis rentré et que je suis posé sur le canapé avec mon doudou dans la gueule, je comprends mieux : ce n’était pas le bout du monde. C’était juste la mer.
Mais sur le moment, je te jure, je croyais que c’était le bout du monde.
Les rochers blancs
On est arrivés par un chemin avec des gros cailloux blancs posés partout. Des cailloux plus gros que moi, parfois plus gros que Julien. Ils étaient tièdes à cause du soleil. Je les ai sentis un par un. Chacun avait une odeur différente — un peu de sel, un peu de quelque chose qui ressemble à du poisson sec, un peu d’une plante verte dure qui poussait dans les fentes.
Je suis un chiot prudent. Je sais que Julien n’aime pas trop que je saute, à cause de mon dos. Donc je ne saute pas. Je marche, je pose bien les pattes, et quand il y a une marche haute, j’attends qu’il me porte. Il est content quand je fais ça. Je vois que ses sourcils se lèvent un peu et qu’il dit « bien » à voix basse. « Bien », c’est un mot qui veut dire : tu as fait exactement ce qu’il fallait, et je suis fier.

Le grand bleu qui bouge
Et puis on est arrivés au dernier rocher. Et là, il y avait ça.
Je ne sais pas comment te décrire ce que j’ai vu, journal. Tu n’as jamais vu la mer, toi. Tu es un journal, tu restes sur la table. Moi j’étais là, au bord, et il y avait en face de moi une immense chose bleue, bleue foncée, bleue claire, bleue presque blanche par endroits où le soleil tapait dessus. Elle n’avait pas de fin. Je te jure. Je regardais à gauche, à droite, tout droit — pas de fin. Juste du bleu qui continuait.
Et elle bougeait.
Pas comme le vent bouge les pâquerettes. Pas comme la couette bouge quand Julien la secoue le matin. Non. Elle respirait. Elle avançait, elle reculait, elle venait frapper les rochers en dessous de moi et ça faisait un bruit de chhhh, puis un petit tac quand une gouttelette tapait une pierre.
Je me suis assis.
J’ai regardé.
Je n’ai pas aboyé. C’est peut-être la chose dont je suis le plus fier aujourd’hui, journal. J’ai appris qu’on n’aboie pas sur les choses trop grandes. Les choses trop grandes, on les observe. On essaie de comprendre. On attend.

Les questions que je n’ai pas posées
Il y avait des questions dans ma tête que je n’ai pas pu poser, parce que je ne parle pas encore la langue des humains. Je vais te les mettre ici, pour qu’elles existent quelque part.
Première question : à qui ça appartient, tout ce bleu ?
Deuxième question : est-ce qu’il y a des chiots de mer ? Si oui, est-ce qu’ils sont mouillés tout le temps, ou juste quand ils ont envie ?
Troisième question : pourquoi ça s’arrête pile au bord des rochers et pas plus loin ? Qui a dit à la mer « tu t’arrêtes ici » ? Est-ce qu’elle discute parfois et monte plus haut quand elle est de mauvaise humeur ?
Quatrième question : si je mettais ma patte dedans, elle resterait ma patte, ou elle deviendrait une patte de mer ?
Je n’ai pas posé ces questions parce que Julien n’aurait pas su répondre. Les humains sont très forts pour certaines choses, et ils ne savent rien du tout pour d’autres. Je l’ai appris.
Les petites mares dans les pierres
Après avoir bien regardé le bleu immense, je me suis mis à fouiller entre les rochers. Il y avait des endroits où l’eau se cachait — des petites mares rondes, pas plus grandes que ma tête, posées dans les creux des pierres. Il y avait des algues toutes vertes dedans, des algues toutes rouges, et des petits bruits de bulles qui montaient de temps en temps.
J’ai mis mon museau tout près d’une. Ça sentait très fort. Un peu comme la gamelle d’eau quand elle n’a pas été changée depuis trop longtemps, mais en plus salé, en plus vivant. J’ai voulu boire. Julien a dit « non, Milou, c’est salé ». J’ai écouté. Mais j’ai quand même tiré un peu la langue pour tester.
Information utile, journal : Julien avait raison. Ça ne se boit pas. Ça pique la langue un peu, et ensuite on a soif encore plus qu’avant. La mer, c’est très joli à regarder, mais il ne faut pas la boire. Je t’écris ça au cas où toi aussi, un jour, tu tombes sur de la mer.

Le chemin du retour
On est rentrés quand le soleil a commencé à baisser un peu. J’étais fatigué. Pas fatigué-mauvais comme après une bêtise, fatigué-bon comme après avoir découvert quelque chose d’énorme.
Dans la voiture, j’ai dormi presque tout le trajet. J’ai rêvé d’un chiot qui marchait sur de l’eau et qui ne tombait pas dedans. Je ne sais pas si c’était moi. Le chiot avait un harnais noir, mais c’est peut-être une coïncidence.
Quand Julien m’a posé sur le canapé, à la maison, j’ai senti que quelque chose avait changé. Je ne sais pas expliquer comment. Le canapé était le même, le doudou était au même endroit, la gamelle aussi. Mais moi, dedans, j’étais un tout petit peu différent. J’avais vu le grand bleu. Je savais maintenant qu’il existait. Et je crois que quand on sait qu’une chose existe, on ne peut plus revenir à l’avant.
Pour la prochaine fois
Je voudrais y retourner, journal. Pas demain — demain je suis fatigué. Mais bientôt. J’aimerais :
- Sentir à nouveau l’odeur de sel et d’algue, pour voir si elle est toujours pareille
- Essayer de comprendre pourquoi l’eau fait chhhh au lieu de faire flop ou splash
- Poser ma patte dedans, juste pour savoir si elle redevient ma patte après
- Voir si les petites mares entre les rochers contiennent toujours des algues rouges, ou si ça change avec les jours
Je demanderai à Julien. Je sais qu’il comprend la plupart des choses que je demande, même quand je ne dis rien — il lit mes yeux, je crois. Il a l’air de trouver que ça compte, les choses que je regarde longtemps. Alors je vais regarder la mer longtemps, dans ma tête, avant de m’endormir. Comme ça il saura qu’il faut y retourner.
Bonne nuit, journal. J’ai du sable sec dans les coussinets et je n’ai pas envie qu’on me l’enlève.
Milou
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